Ultime effort pour L’Anse aux Meadows :

L’objectif ultime de mon voyage est d’atteindre L’Anse aux Meadows, sur la pointe nord de l’île de Terre-Neuve, là où le golfe du Saint-Laurent s’ouvre sur l’immensité de l’océan Atlantique. Arrivant de la Scandinavie et du Groenland, les Vikings y avaient établi une petite colonie. Un millénaire plus tard, j’espère parvenir à cette croisée symbolique de chemins où le continent cède la place à l’infini de la mer.
Le plus critique sera de traverser le détroit de Belle-Isle, qui sépare le Labrador de l’île de Terre-Neuve. À son point le plus resserré, il ne fait que 18 kilomètres de large. Néanmoins, il a la réputation d’être très dangereux pour la navigation, en raison de ses forts courants et de ses tempêtes soudaines. Tous les avis reçus s’accordent pour affirmer qu’il est insensé de vouloir le traverser en kayak, particulièrement en début d’hiver ! Pas étonnant, donc, que cela fasse des semaines que j’appréhende cette traversée, au point d’en faire des cauchemars. Sachant que le désir brûlant d’arriver à destination peut me pousser à prendre des risques démesurés, j’ai pris une résolution de taille : une fois que je serai parvenu au détroit, je m’accorderai un délai d’une semaine pour attendre qu’une fenêtre météo suffisamment clémente s’ouvre à moi. Passé ce délai, si le ciel refuse de coopérer, je terminerai mon périple à Blanc-Sablon, à la frontière du Québec et du Labrador.

Et voilà qu’au matin du 22 novembre, alors que je ne suis qu’à quelques heures de kayak de Blanc-Sablon, le brouillard se dissipe, la houle s’estompe et une brise souffle dans mon dos ! Qui plus est, la radio marine annonce sensiblement les mêmes conditions tout au long de la journée. Luxe supplémentaire : le mercure semble vouloir grimper au-dessus de zéro. Si je veux traverser, c’est maintenant ou jamais.
Emballé par la chance unique qui se présente à moi, je ne prends même pas le temps de gagner le point le plus resserré du détroit avant de le traverser. Rassemblant tout mon courage, je coupe directement vers l’île de Terre-Neuve, à environ 30 kilomètres de là où je me trouve. Bien évidemment, peu de temps après que j’ai quitté la sécurité relative de la côte, les craintes que j’avais vis-à-vis de cette traversée refont surface. Tempêtes subites, courants de marée violents et naufrages dévastateurs hantent mon esprit. Anxieux, je passe mon temps à regarder autour de moi. Heureusement, je me calme à mesure que je progresse. Les courants sont à peine perceptibles et la météo demeure clémente tout au long de la traversée. Six heures plus tard, c’est réglé : je foule le sol de l’île de Terre-Neuve, à une petite centaine de kilomètres de ma destination finale !

L’accalmie n’était que de courte durée : dès le lendemain, les conditions se dégradent. Un vent glacial du nord-est s’engouffre dans le détroit de Belle-Isle et ralentit considérablement ma progression. Peu de temps après, la neige s’en mêle. Propulsés par le vent, les flocons me cinglent la figure. Les yeux plissés de douleur, c’est à peine si je distingue où je vais. Fort de ma traversée réussie et brûlant d’impatience d’atteindre mon objectif ultime, je ne me laisse aucunement décourager. Tout au long de la journée, j’endure ces conditions à la limite du tolérable. Soudain, sans aucun avertissement, le vent se métamorphose en véritable tempête. Impossible de continuer. Malgré mes efforts soutenus, il me repousse vers l’arrière. Les vagues grossissent d’une seconde à l’autre et la neige qui tombait éparse jusqu’alors se transforme en un véritable blizzard. Jamais une tempête ne m’a surpris aussi vite ! La mauvaise réputation du détroit de Belle-Isle est donc bel et bien fondée. Affolé, je pique vers la rive pour accoster au plus vite.

Ce n’est qu’une fois à terre que je me rends compte que je n’ai pas choisi l’endroit le plus hospitalier – mais la tempête m’a-t-elle laissé le choix ? Hormis une route abandonnée qui longe la berge, il n’y a pas un signe de vie alentour. Pas une maison, pas un chalet, pas un bateau. En plus, la côte est presque rectiligne et n’offre aucune protection. Avec le froid qu’il fait et la neige qui ne cesse de tomber, je n’ai aucune envie de rester là : la tempête pourrait durer plusieurs jours. Il faut que j’en sorte. Et vite !

Une bonne dizaine de centimètres de neige couvrent déjà le sol. Je devrais donc pouvoir marcher sur l’ancienne route jusqu’au prochain village en traînant mon kayak sur la neige. Sans perdre de temps, je défais la corde qui sert à le haler, y attache un morceau de bois en guise de poignée et me mets à tirer vers l’est. Après quelques minutes d’efforts soutenus, je sue déjà à grosses gouttes, et c’est à peine si j’ai avancé de quelques dizaines de mètres. Je ne peux me rendre nulle part avec cette technique. La neige est trop collante et mon kayak bien trop chargé. Inutile de m’épuiser à tirer comme un bœuf.

Malgré cela, je n’arrive pas à me résoudre à rester, au beau milieu de nulle part, à attendre que la tempête passe. Je décide donc de remettre mon kayak à l’eau et d’essayer de revenir sur mes pas jusqu’au village d’Eddies Cove, à quelque 6 kilomètres. Les vagues ont doublé de taille en à peine un quart d’heure. M’abritant de mon mieux derrière un récif, j’embarque et file au large avant de me faire happer par les déferlantes. Une fois sur l’eau, je maîtrise la situation. Les lames, certes grosses, sont relativement régulières. Avec le vent dans le dos, j’avance à une vitesse impressionnante. À peine trois quarts d’heure après mon départ, Eddies Cove se matérialise déjà à travers le blizzard !

Le problème est que je ne vois pas comment accoster. Avec la tempête qui fait rage, les vagues déferlent sans interruption sur la grève, formant des rouleaux de près de 2 mètres de haut ; il n’y a pas une seule crique où je pourrais espérer atterrir à l’abri : contrairement aux berges découpées de la Côte-Nord, le rivage est quasi rectiligne. Soudain, j’aperçois un quai à travers le blizzard et la pénombre, à quelques centaines de mètres de ma proue. Me croyant sauvé, je fonce droit dessus. C’est alors qu’une immense vague en rouleau vient se fracasser juste à côté de moi. Avant même que je puisse réagir, l’écume qui en résulte m’assaille et me pousse à toute vitesse vers la grève. Le kayak se met en parallèle à la vague et je m’appuie de toutes mes forces sur la pagaie pour éviter de justesse de dessaler dans les eaux glaciales du détroit de Belle-Isle.

Je n’ai même pas le temps de reprendre mes esprits que déjà une autre vague se rue sur moi ; je réussis encore une fois à m’en sortir. Puis une troisième, beaucoup plus grosse que les deux précédentes. Pour garder l’équilibre, je m’appuie de toutes mes forces sur la pagaie, mais la vague est trop puissante et fait gîter mon kayak. Dans un geste de désespoir, je me sers du haut de mon corps pour m’appuyer sur elle, mais ce n’est pas assez. La vague renverse mon kayak et me voilà à l’eau, flottant parmi les glaçons ! Je ne tente pas d’esquimauter ; mon premier réflexe est de sortir aussi vite que possible. Fidèle à mes mauvaises habitudes, je n’ai pas mon gilet de sauvetage sur moi. Quel imbécile je suis ! Il est attaché sur le pont ! J’ai à peine le temps d’esquisser un geste vers lui qu’une autre vague vient m’arracher le kayak des mains, si bien que je me retrouve seul, sans bouée de sauvetage, dans une eau glaciale, à plusieurs centaines de mètres de la rive. Si je ne meurs pas d’hypothermie avant d’avoir atteint la côte, j’espère que cette fois j’aurai appris la leçon !
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Une idée fixe : (p. 12-13)
Printemps tardif sur la Nechako (p. 31-34)
Les lacs ventés du Manitoba (p. 158-169)