Les lacs ventés du Manitoba :

La journée d’après, le vent et les vagues sont de retour, mais heureusement pas assez pour m’empêcher d’avancer. Les conditions étant néanmoins difficiles, je suis bien content lorsque je découvre, en soirée, un port de pêche où je peux accoster en toute quiétude. Sur le quai s’empilent quantité de bouées, de cordes et de filets, mais il n’y a aucun bateau dans les parages. De même, les quelques chalets alentour paraissent déserts. À ce que je peux voir, je ne me trouve pas dans un village abandonné, mais plutôt dans une station de pêche commerciale qui doit servir à une autre saison de l’année. Au printemps peut-être ?

Un peu déçu qu’il n’y ait personne, je pars en quête d’un endroit où planter la tente. J’ai à peine le temps de faire quelques pas que deux bateaux équipés de moteurs hors-bord s’amarrent au quai. Avec le vent qu’il fait, je ne les avais tout simplement pas entendu arriver.
Cyril, Allan, Farrell et Garnet, quatre Amérindiens de mon âge, m’accueillent avec fierté sur leur lieu de travail : “Bienvenue à la station de pêche de la pointe MacBeth !” Ces installations appartiennent à la communauté autochtone de Fisher River, dont le village est situé un peu plus au sud. Accessible uniquement par bateau, la station sert surtout pendant la saison de pêche printanière, de la mi-mai à la fin juin. Présentement, l’eau est trop chaude – et donc moins riche en oxygène dissous – et les poissons plus assez actifs pour faire des prises qui en valent la peine. Caisses de bières sous le bras, mes quatre hôtes sont plutôt venus ici pour se changer les idées, faire la fête entre amis et, peut-être, pêcher un peu pour leur propre consommation s’ils jugent que cela en vaut la peine. Avant même de s’installer, ils me prêtent un chalet pour la nuit et m’invitent à me joindre à eux pour la soirée.

C’est avant tout le doré que l’on pêche ici. Il y en a de bonnes quantités et c’est un poisson qui rapporte gros : “On a tous d’excellents salaires. Tu ne verras personne à Fisher River avec une vieille voiture. On a tous des véhicules neufs, précise Garnet avec fierté, le sourire aux lèvres et la tête haute.” La pêche s’effectue avec des filets fixes tendus aux endroits stratégiques où passent les bancs de poisson. Tout l’art de cette activité consiste à prévoir les déplacements de ces derniers selon les variations de la température de l’eau, le vent, l’avancement de la saison… Il faut relever les filets quotidiennement, voire deux fois par jour, afin de s’assurer de la fraîcheur des prises. Ce travail, déjà assez exigeant en soi, peut se transformer en véritable calvaire si les conditions météorologiques ne sont pas favorables ; d’où l’importance de toujours garder un œil sur le ciel et une oreille à l’écoute des prévisions. D’ailleurs, en plein milieu de la soirée, mes hôtes ne se privent pas d’interrompre notre conversation pour monter le volume de la radio, histoire de se faire une idée s’ils vont sortir tendre quelques filets ou pas le lendemain.

Une fois rapporté au quai, le poisson est entreposé dans des caissons isolants avec de la glace. Une couche de glace, une couche de poisson, une couche de glace, une couche de poisson… Pour que soit garantie une certaine autonomie, les pêcheurs de la pointe MacBeth possèdent leur propre machine à glace, alimentée par une immense génératrice au diesel installée au-dessus du quai. Un bateau de taille plus importante assure le transport régulier des prises entre la station de pêche et une usine de transformation au sud du lac. Recherchée par les consommateurs, la chair blanche, savoureuse et peu odorante du doré sera alors découpée en filets, congelée et distribuée aux quatre coins du monde, principalement aux États-Unis où elle servira de matière première pour les fameux “Fish and Chips”.
Ce n’est que le lendemain, en rédigeant mon journal de bord, que je prends conscience que la veille était mon anniversaire. J’ai 21 ans ! Coupé du monde, je l’avais complètement oublié. Au moins, j’étais en bonne compagnie avec les pêcheurs de la pointe MacBeth. Le hic, c’est que lorsque vient l’heure de repartir, je ne trouve plus mon kayak. Je fouille partout autour du quai, au cas où quelqu’un l’aurait déplacé, mais en vain. Le vent l’aurait-il poussé à l’eau ? Pourtant, il ne ventait pas tant que ça… La panique s’installe. Je veux demander de l’aide à mes hôtes, mais ils dorment encore. En redescendant sur le quai, je croise un autre pêcheur qui vient d’arriver et lui demande s’il n’a pas vu mon bateau.
“Non, mais je ne serais pas surpris que les gars t’aient joué un tour. Va voir s’il n’est pas derrière un des chalets.”

Effectivement, mon bateau est là, derrière la cabane où j’ai dormi, avec tout le reste de mon équipement ! Les Amérindiens sont toujours prêts à rigoler un peu – leur sens de l’humour étant probablement une de leurs plus grandes qualités. Mais quelle peur j’ai eue là ! Sans mon kayak, mon voyage était fichu.
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Une idée fixe : (p. 12-13)
Printemps tardif sur la Nechako (p. 31-34)
Ultime effort pour L’Anse aux Meadows (p. 287-290)